De la « présence au jardin » au « sentiment océanique »

De la « présence au jardin » au « sentiment océanique »

Quand l’attention peut enfin se reposer au jardin – parce qu’elle n’est plus continuellement sollicitée, parce qu’elle n’est plus attachée à des taches cognitives – elle peut juste se reposer, se faire flottante, devenir rêverie, ou simple plaisir à ne penser à rien, à être présence à l’instant, à ses sensations, etc. Résonance entre un ciel où passent nuages, oiseaux, insectes et un esprit où passent pensées, souvenirs, ressentis.

Présence à soi, présence au monde : il n’est pas rare que dans ces moments-là, d’autres chemins s’ouvrent, qui dépassent le simple bien-être à vivre un ici-et-maintenant apaisé.

De nombreux chemins

Des chemins où cette présence au monde est plus qu’une simple présence de soi sentant le monde, de soi au-côté du monde : deux présences alors font rencontre. Sous de multiples formes :

Prise de conscience de la puissance du vivant qui nous entoure ; prise de conscience qu’il ne nous entoure pas : qu’il est aussi en nous (même l’air que nous respirons est passage en nous d’une part du monde), et que nous en sommes… ; prise de conscience d’être à une place particulière au sein de ce monde, ou de la chercher. Nous pourrions continuer longtemps tant diverses sont les expériences, les vécus de ces moments de réelle rencontre entre l’humain et la nature, entre l’humain et les vivants autres qu’humains.

Parmi la grande palette de ces expériences, évoquons néanmoins deux ressentis, expériences, souvent relatées, et qui nourrissent aussi nos réflexions sur les jardins thérapeutiques et les activités que nous y menons ou favorisons :

Le vécu, la conscience, d’un autre rapport au temps et à l’espace : une dimension d’autant plus intéressante que les personnes vivent dans des établissements qui n’est pas « leur lieu », et dans un temps qu’elles ne ressentent pas comme « le leur ».

On ne réalise pas toujours, de l’extérieur, les décalages qui existent entre les temps (les temporalités) : temps du présent vs temps du souvenir ; temps des visiteurs vs temps des visités ; temps des professionnels vs temps des résidents ; temps des enfants vs temps des adultes ; temps de ceux qui savent qu’ils vont mourir bientôt vs temps de ceux qui oublient qu’ils vont mourir un jour ; temps des gens à montre vs temps des gens sans montre, etc.

Ici, en lien avec le temps de la nature, celui des animaux, des végétaux, des cycles et des saisons, apparaît la sensation de se re-situer dans un temps et dans un espace « naturels ». Un sentiment généralement source d’un profond apaisement.

Le « sentiment océanique »

– Des ressentis et/ou expériences particulier-e-s, tel-le-s que celui que Romain Rolland qualifiait de « sentiment océanique »… (et que Freud, avec qui il correspondait à ce sujet, voyait surtout comme une forme de régression).  Qu’on le nomme ainsi ou autrement, ce sentiment de connexion et d’unité avec ce que les stoïciens appelaient « l’âme du monde », cette sensation d’appartenance à un Tout est vécue, selon les personnes qui en parlent, comme une forme de conscience très aiguë des interrelations entre le « je » et le monde ou comme une forme de dépassement du « je » à travers des ressentis de modifications des frontières habituelles du « moi ».

Précision : les professionnels qui prennent soin dans les jardins thérapeutiques doivent être extrêmement respectueux de ces ressentis. Ils doivent donc se méfier de certains réflexes culturels, professionnels ou personnels, conduisant à les juger comme des symptômes. À l’inverse, il faut être prudent, voire méfiant, face à des thérapeutes (autoproclamés ou non) les présentant comme l’objectif ultime, valable pour toute personne, de tout travail thérapeutique… !
Spiritualité(s) et religion(s)

Certains vivent ces sentiments et sensations dans le cadre d’une démarche ou d’un cheminement spirituels, voire religieux (de nombreuses pratiques, de méditation, de prières, etc., peuvent vivifier comme être vivifiées par ces relations avec la nature).

D’autres n’emploient pas ces termes, et les perçoivent plutôt comme le retour d’un vécu naturel que certains modes de pensée et de vie, modernes, auraient éloigné. Pour eux, se sentir vivant parmi les vivants, éprouver que l’on dépend d’autres vivants pour vivre, sortir du dualisme esprit-corps, vivre son être relié à la nature par le souffle et les autres éléments, etc., constitue surtout une forme de désaliénation. De la même manière que pour certains il s’agit moins de réenchanter le monde que de s’affranchir de manières de percevoir et de penser qui le désenchantent.

Quoi qu’il en soit, l’important est de souligner que si les « lieux naturels », depuis les jardins jusqu’aux forêts, sont presque toujours décrits comme des lieux de rencontre avec soi, ne serait-ce que parce qu’ils offrent les conditions pour entendre cette voix intérieure souvent assourdie par la ville, ils sont également souvent vécus comme des lieux de dépassement de l’individu, ou de rencontre avec ce qui sera nommé, selon les cas, Dieu, le divin, la nature, la terre-mère…

Peu importe ici le terme employé et la nature de ce qui est rencontré : l’essentiel est la reconnaissance de l’importance de ces dimensions (qu’elles soient vécues par les personnes comme psychologiques, spirituelles ou religieuses) et de leurs bienfaits thérapeutiques.

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Arcimboldo. « Portraits » des quatre éléments – terre, air, feu et eau

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