Le blog – Joanna Macy : Agir avec le désespoir environnemental

Joanna Macy : Agir avec le désespoir environnemental.

ecopsychology - Joanna Macy : agir avec le désespoir environnemental - jardin thérapeutiqueExtraits de l’article de Joanna Macy, “Working Through Environmental Despair,” paru en anglais dans le livre Ecopsychology : Restoring the Earth, Healing the Mind.

Traduit et publié en français dans le livre Reclaim - Joanna Macy : agir avec le désespoir environnementalReclaim. Recueil de textes écoféministes (Éditions Cambourakis, 2016).

 

 

” Jusqu’à la fin du XXe siècle, chaque génération à travers l’histoire a vécu avec la certitude qu’il y aurait des générations à venir. Chacune partait du principe que ses enfants et les enfants de ses enfants marcheraient sur la même terre, sous le même ciel. […] Cette certitude est désormais perdue pour nous […].

Les sentiments qui nous assaillent aujourd’hui ne peuvent pas être assimilés à la crainte de notre propre mort. Leur source réside moins dans des préoccupations personnelles que dans les appréhensions d’une souffrance collective  – de ce qui va arriver aux autres, humain.e.s et autres espèces, à l’héritage que nous partageons, aux générations à venir, et à notre planète bleu-vert elle-même, en roue libre dans l’espace.  […]

Pouvons-nous soutenir du regard les perspectives de désastre écologique sans être paralysé.e.s par la peur ou le chagrin ? Pouvons-nous reconnaître notre peine pour le monde et vivre avec elle d’une manière qui affirme notre existence et libère notre pouvoir d’agir ? […]

Borneo - deforestation - huile - de- palme
Bornéo. Déforestation massive pour production d’huile de palme…

En raison du biais individualiste de la psychothérapie traditionnelle, nous avons été conditionné.e.s à croire que nous sommes fondamentalement des soi séparés, mus par des pulsions agressives, en compétition pour une place au soleil. À la lumière de ces hypothèses, les psychothérapeutes ont tendance à envisager nos réactions affectives face à la situation critique de notre monde comme dysfonctionnelles et à en faire peu de cas. […]

En supposant que toutes nos pulsions soient égo-générées, les thérapeutes ont tendance à considérer les sentiments de désespoir à l’égard de notre planète comme des manifestations de quelque névrose privée. Une fois, alors que j’avais confié à une psychothérapeute mon indignation concernant la destruction de forêts anciennes, elle m’expliqua que les bulldozers représentaient ma libido et que ma détresse jaillissait de la peur de ma propre sexualité. Un professeur m’a écrit ceci : “Même dans mon groupe de thérapie, j’ai arrêté de mentionner mes craintes de contamination par la décharge toxique située près de notre ville. Les autres ne cessaient de me dire : “Que cherchez-vous à fuir dans votre vie en vous créant ces soucis ?”

[…]

Qu’est-ce qui nous permet de ressentir de la peine pour notre monde ? Et qu’est-ce que nous découvrons lorsque nous cheminons à travers cette peine ? À ces deux questions, il existe une seule réponse : l’interconnexion avec la vie et avec tous les autres êtres. C’est le réseau vivant à partir duquel notre individualité, nos existences distinctes, se sont érigées et dans lequel nous sommes entrelacé.e.s. Nos vies se déploient au-delà de notre peau, en interdépendance radicale avec le reste du monde. […]

Pongo-tapanuliensis
Pongo tapanuliensis. Une nouvelle espèce d’orang-outan, proche cousin, découverte en 2017. Population estimée : 800 individus. Extinction prévue, au rythme en cours de la destruction de leur habitat, pour les prochaines années.

En tant que systèmes ouverts, nous tissons notre monde, bien que chaque conscience individuelle illumine une petite partie de celui-ci, une petite portion du vaste cercle des sentiments et du savoir. Alors que notre conscience se développe, il en va de même pour celle du réseau. Il semblerait que nous participions à une prise de conscience plus large. La toile de la vie à la fois nous berce et nous appelle à tisser davantage. […]

La domination [le « pouvoir sur »] nécessite de fortes défenses et, comme une armure, elle limite notre vision et nos mouvements. En réduisant notre flexibilité et notre réactivité, elle nous coupe d’une participation plus complète et plus libre à la vie. […]
Les systèmes de vie évoluent avec flexibilité et intelligence, non pas en se fermant à leur environnement et en érigeant des murs de défense, mais en s’ouvrant toujours plus largement aux courants de matière énergétique et informationnelle. C’est dans cette interaction que se développent les systèmes de vie, dans l’intégration et la différenciation. Ici le pouvoir [« pouvoir avec »], loin d’être identifié à l’invulnérabilité, exige précisément le contraire – une ouverture, de la vulnérabilité et une disposition à changer. C’est de fait le sens de l’évolution. Quand les formes de vie évoluent en intelligence, elles perdent leur armure et rejoignent l’extérieur pour interagir toujours plus avec l’environnement. Elles développent des excroissances vulnérables et sensibles – oreilles, nez, yeux, lèvres, langue, bout des doigts – pour mieux sentir et répondre, mieux se connecter au réseau et tisser davantage de liens. »

Joanna Macy : Agir avec le désespoir environnemental.

En lien avec cet article :

Emilie Hache : « Pour les écoféministes, destruction de la nature et oppression des femmes sont liées »

Sur le site de Reporterre : Entretien avec Émilie Hache, professeure de philosophie, éditrice du livre Reclaim, un recueil de textes écoféministes.

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